Peau noire, cheveu crépu
Peau noire, cheveu crépu. L'histoire d'une aliénation
Juliette SMERALDA
Editions Jasor, 2006
L'auteure
Juliette Sméralda est une sociologue martiniquaise dont les travaux de recherche portent notamment sur la sociologie de la dominance, sur l'interculturalité et sur les discriminations raciales.
Elle a été interviewée en 2006 pour la sortie de son ouvrage Peau noire, cheveu crépu dans le cadre de l'émission B.World Connection :
Mon opinion :
L'ouvrage est très structuré (on y retrouve des parties, des chapitres et des paragraphes bien distincts), ce qui ne l'empêche pas d'être de temps en temps répétitif (mais cela ne rend que plus facile la compréhension et l'intégration des idées énoncées). Des annexes permettent à l'auteure de donner des exemples concrets (documents historiques, retranscriptions, etc.). La troisième partie de l'ouvrage consiste en un décryptage d'enquête sur le terrain, auprès de professionnels de la coiffure.
Peau noire, cheveu crépu est, en tant qu'ouvrage sociologique, très riche d'informations sur l'histoire des cultures noires, et la manière dont elles ont été plus ou moins anéanties par la pratique de l'esclavage.Il est vraiment fascinant de constater qu'une pratique apparemment innocente et banale (comme celle du défrisage) repose en réalité sur des fondements sociologiques très anciens et bien ancrés dans la mentalité noire aujourd'hui. Il est en effet indéniable qu'aujourd'hui la très grande majorité des membres de la population noire (que ce soit en Occident, aux Antilles ou même en Afrique) rejette plus ou moins sa nature et son identité noires. Ce rejet se manifeste suivant deux axes complémentaires :
- la modification du corps : du défrisage au blanchiment de la peau, en passant par les opérations chirurgicales visant à poncer les traits négroïdes, nombreuses sont les pratiques qui traduisent chez la population noire un déni de soi. Pour une raison x (sans doute liée à la société un brin machiste dans laquelle nous évoluons), il semble que la population féminine soit plus touchée par ce phénomène ;
- le rapport à autrui : l'occidental blanc est encore perçu comme dominant dans sa relation aux autres groupes ethniques. La population noire n'échappe évidemment pas à ce rapport de dominance, ancré dans sa psychologie par plusieurs siècles d'esclavage. Même si aujourd'hui les hommes naissent libres et égaux dans la plupart des pays occidentaux, il semble que le modèle blanc occidental continue de s'imposer comme le modèle standard de beauté, de style de vie, et de culture. Pour beaucoup de noirs, se marier avec une personne blanche* est perçu comme une élévation sociale, et permet de "sauver la race" en faisant de beaux bébés métis (mais c'est vrai qu'ils sont très beaux ces bébés métis =D).
* On appelle ces couples mixtes des "couples dominos" (jolie image, vous ne trouvez pas ?)*
Bien sûr, ces observations sont à nuancer (et elles le sont plus ou moins dans l'ouvrage de Juliette Sméralda), et les choses peuvent s'avérer un brin plus complexes - ou plus simples. On peut aimer quelqu'un d'une autre couleur sans que cela traduise un déni de soi-même ; on peut se teindre les cheveux juste pour suivre la mode ; on peut être africain ou antillais et préférer la musique occidentale à la musique traditionnelle de son pays, sans que cela traduise un rejet de sa culture d'origine. L'être humain n'est pas une créature simpliste ; et surtout, chaque être est unique.
Pour en revenir à l'essai de Juliette Sméralda, il me semble qu'à l'image du Peau noire, masques blancs de Frantz Fannon (auquel il fait ostensiblement référence dans son titre), cet ouvrage fait partie d'un ensemble d'ouvrages fondamentaux sur l'identité noire qu'il ne faut pas hésiter à mettre entre toutes les mains, et surtout entre celles de la population noire. Celle-ci pourra ainsi prendre conscience de l'aliénation dont elle est encore victime aujourd'hui, quitte à choisir d'en rester sous l'influence, mais de manière consciente et peut-être plus mesurée.



